Evasion
Je me suis réveillé avant l’aube. J’ai assuré mes deux poignards dans ma main .
Lorsqu’enfin le gardien a poussé la porte pour me jeter en pleine figure un seau d’eau, comme chaque matin ; il y avait déjà trois heures que l’attendait.
Il n’a pas eu le temps de crier ; je lui ai tranché la gorge bien trop vite. Il s’est écroulé sur le sol avec un gargouillis infâme, s’étouffant avec son propre sang.
Tandis qu’il agonisait, je m’élançais dans le couloir . J’ai à peine eu le temps de faire quelques pas que surgit un gardien. Son cri d’alerte retentit. Je me jette sur lui. S’il sort son arme, je suis mort ; mais peu m’importe. Qu’ai-je donc à perdre ? Nous luttons. Il s’empêtre dans ses vêtements, ne parvient pas à dégainer. Je lui plante mon couteau dans le ventre. Il pousse un râle de douleur , recule, se plie en deux. Ses yeux emplis de douleur et de peur tandis qu’il perd son sang ; d’ailleurs il empeste la peur. Je le frappe à deux autres reprises avec mon couteau et il s’écroule.
Je lui prends son trousseau de clefs. Quelques minutes, quelques secondes seulement avant que les autres gardiens n’arrivent.
Je m’approche des grilles. Dans ce couloir, dans les cellules voisines de la mienne, des centaines d’hommes ont souffert comme j’ai souffert, des hommes maltraités, battus, parfois violés.
Je pense à François, au martèlement régulier de sa tête contre le mur ; cherche-t-il à se supprimer, où à effacer les instants douloureux de son existence dans ce lieu horrible ? A briser ses souvenirs pour en recoller les fragments comme il l’entend ? Combien d’autres ont perdu le sommeil, la joie, presque la vie ? Combien sont devenus épaves ?
Je prends les clefs s et j’ouvre toutes les cellules. Coupables, innocents : qu’importe, sortez tous. Quoi que vous ayez fait, cela ne mérite pas de finir en un tel endroit.
Peut-être cette grande souffrance sera-t-elle votre rédemption.
Et ils sortent. Ils envahissent le couloir. Il envahissent le couloir. Lorsque les gardiens arrivent, ils sont submergés par une véritable marée humaine. Les prisonniers les frappent, les désarment, courent partout dans la prison pour libérer ceux qui ne le sont pas encore. Ces hommes sont beaux. Certains d’entre eux sont des prisonniers politiques, des intellectuels emprisonnés pour leurs idées ; d’autres ont pillé, volé et parfois pire encore ; d’autres encore sont des prostitués ou des déviants sexuels ; mais tous, en cet instant, ont cette beauté quasi animale, cette force virile de l’homme qui lutte pour sa vie et sa liberté. Leurs bras puissants sont tendus par l’effort et leurs torses luisent de sueur.
Je me souviens soudain de mes deux silex. J’entre dans une cellule dont les barreaux ont été arrachés par la foule en furie. Je les frotte l’un contre l’autre. Après trois tentatives infructueuses, jaillit la flamme. Il y a une natte en paille crasseuse dans un coin ; j’y mets le feu.
Je sors précipitamment en criant « Au feu ! Au feu » ! Mais mes camarades ne m’entendent pas. Ils ont mis la main sur le plus sadique de nos gardiens, et ils sont occupés à le battre à mort. Ses lèvres sont tuméfiées, sa mâchoire est cassée, ainsi que ses côtes, probablement. Il ne peut même plus parler pour demander une grâce qu’on lui refuserait d’ailleurs. Je ressens une vague pitié pour lui, mais l’image d’Esteban m’apparaît, et je perds toute compassion à son égard.
Cependant, il nous faut sortir d’ici avant qu’il ne soit trop tard, ou nous mourrons. Je hurle de toutes mes forces : « Au feu ! »
Ils finissent par m’entendre, à moins que ce ne soit l’odeur de la fumée, s’amplifiant de minute en minute, qui les pousse à cesser de frapper le gardien.
Presque instantanément, la colère fait place à la panique. C’est la débandade. Prisonniers comme gardiens survivant courent en tout sens, ces derniers laissent sur le sol leur collègue agonisant, sans se soucier de son sort. J’en ceinture un au passage, et je lui ordonne de m’indiquer les cuisines, en menaçant de lui ouvrir la gorge. Il m’indique leur direction en me suppliant de ne pas le tuer. Je me contente de lui taillader la joue et le laisse partir.
Je me fraie un chemin à contre-courant de la marée humaine, et parvient jusqu’à l’office. Je m’empare de plusieurs flacons de pétrole à brûler. Je retourne à la cellule où j’ai mis le feu et alimente le brasier en y jetant le pétrole.
Je veux que cet incendie soit total. Que cette maudite forteresse brûle entièrement, que la terre soit lavé de cette souillure, de ce furoncle purulent.
Puis je me rue dans les escaliers et rejoint mes compagnons. Ils sont en train de forcer la lourde porte d’entrée en se jetant dessus avec fureur. Elle résiste se cabre, refuse de céder. Ils ont beau la marteler encore et encore, elle s’obstine à vouloir les maintenir captifs. Alors surgit un cri. Un cri de rage surhumain, surgi de milliers de poitrines ; et ce sont des milliers de muscles qui se bandent, des milliers d’épaules, qui heurtent le bois. Un bruit ; Le craquement libérateur d’une porte cédant sous la poussée du bélier ; une vision ; celle d’une porte volant en éclats, Titan vaincu par les Myrmidons ; celle de morceaux de bois projetés loin, très loin ; celle d’un paysage nocturne enfin révélé à nos yeux. Nous nous sommes engagés sur le pont qui nous séparait encore de la liberté.
Une fois parvenus de l’autre côté, nous nous sommes dispersés. Moi seul suis demeuré sur place.
Je restais debout, interdit, hébété par tout ce qui était arrivé.
Je sentis que quelqu’un me tirait par le bras. Un grand jeune homme me fait face. Il est noir comme moi, et très beau. De longues nattes encadrent son visage aux traits puissants et volontaires. Il a des yeux vifs , des sourcils fournis, un bouc splendide.
Je vois remuer ses lèvres, mais je n’entends pas ce qu’il me dit. Il me secoue plus fort :
« Que fais-tu planté là ? Ne vois-tu pas qu’on s’évade ? Viens ! »
Il me saisit par le bras et m’entraîna à sa suite dans la forêt. Je me retourne pour voir le bâtiment que les flammes ravagent peu à peu. Bientôt , il n’en resterait plus rien. C’est ce que je voulais. Une purification.
Nous avons couru pendant longtemps, je ne saurais dire combien de temps exactement. Des heures. Des jours. Des siècles peut-être. J’avais le curieux sentiment d’être un homme hors du temps ; une seconde ou un siècle me paraissait être la même chose.
Finalement nous nous sommes écroulés, rompus de fatigue et à bout de souffle, et nous avons dormi à même le sol, comme les bêtes fauves.