Un jour on se réveille la peur au ventre et ça ne s'en va jamais. Et l'angoisse, et la nostalgie, et la lenteur ambiante. Matin et soir c'est pareil, tout est gelé.
Pas arrivé à aller dormir, c'est grave ?
Aujourd'hui, c'est l'anniversaire de mon Davidou chéri. Demain, je vais encore louper ce foutu cours inutile où j'apprend que Dame, ça se dit Dame (oui oui). Aujourd'hui, ou plutôt depuis environ trois heures, je me coltine les reportages de mon père sur la lettre de Guy Môquet, ça commence à me les briser. Demain, je vais encore angoisser avant chacun de mes cours sans savoir pourquoi et me coucher à pas d'heure pour réviser le vocabulaire pour mercredi, révisions que j'aurais dû faire ce soir.
Je voudrais bien faire taire ma jalousie maladive. Être moi-même à chaque instant, rien de plus, rien de moins. Mais moi-même en moins chiante, moins anxieuse, moins lunatique, moins passionnée, moins émotive, moins prise de tête ... Et moins jalouse, putain.
Tiens moi aussi ça m'a marqué l'histoire de la page à tourner sans déchirer. Bah j'en fais des confettis moi de ce fichu bout de papier, je le laisse sûrement pas dans le miroir, c'est direction la poubelle. Ce qu'il y a derrière moi, il peut bien aller se faire voir chez Plumeau.
Il est deux heures, Caro, va te coucher. Je n'ai pas envie de bouger... Tes yeux se ferment. Mais je ne ressens rien, ni fatigue, ni membres lourds.
Tu as un devoir d'anglais demain, un stupide test de vocabulaire, qui comptera pour 25% de ta note finale. Je ne connais même pas ces fichues centaines de mots. Allez, éteins ta musique, l'ordinateur, toutes les lumières, va relire tes fiches avant de dormir et mets ton imbécile de cerveau en mode off. C'est plus fort que lui. Il a besoin de mots et de couleurs. Il ne veut plus de souvenirs, il ne veut plus de regrets, plus de nostalgie. Il veut des couleurs pastels et fluos, il veut construire sa vie. Destruction de la bulle. Réveille-toi, Caro. La réalité ce sont tes fichues notes pour avoir ta fichue année, une fichue mention pour pouvoir quitter cette fichue fac, le réveil et le métro, la salle de classe toute blanche et la feuille de papier à remplir. Ce sont tes larmes qui ne doivent plus couler et le temps qui te manque. Tu n'as plus le temps d'être malheureuse. C'était avant ça, pour avancer avec le monde, range cette Caro au placard. Et si je ne veux pas avancer avec le monde ? Fais avec.
Nous sommes lundi soir et ça ne s'arrange pas. Je hais cette journée. Je hais me lever le matin et lui dire au revoir. Je hais sortir de mon lit, claquer des dents et préparer ce fichu café qui ne sert strictement à rien, prendre encore le même chemin, en avoir déjà marre de ces mêmes têtes. Parfois je les aime bien, c'est la partie sociable, parfois j'ai envie de me terrer dans mon trou. Je hais l'attente, avoir à peine le temps de manger avec eux et de faire un tour en tuture, de me plaindre sans interruption, cette éternelle ironie histoire de faire passer la pilule.
Je me hais de ne pas pouvoir retenir mes larmes, qu'il entende ma voix se briser. Une, deux, trois, dix, vingt-sept, ..., cela fait combien de fois que je joue les madeleines depuis une semaine, depuis trois jours ? Mais depuis quand est-ce que je doute exactement ? Depuis quand est-ce que ça me fait aussi peur, depuis quand est-ce que Caro amoureuse et niaise est (re)devenue Caro amoureuse, triste et pathétique ? Il n'y a rien à chercher, rien à trouver. Elle pleure et pleure et hurle dans sa couverture, étouffe les sanglots et veut relever la tête. Elle a peur d'être en danger, en chute libre, elle voulait juste pouvoir se blottir contre lui sans réfléchir à la seconde suivante.
Et voila que je parle à la troisième personne. C'est mauvais signe. J'ai envie de dormir une journée entière, envie d'avoir six ans, une robe à fleurs, une sucette et un noeud dans les cheveux. Ma tête bourdonne. Si je pouvais arrêter de réfléchir. J'ai peur de demain et d'aujourd'hui. Je redoutais tellement mais je voulais laisser les peurs au placard parce que ça paraissait évident. Je tremble comme jamais.
Demain je ne peux de toute façon pas aller à mon premier cours alors un peu de répit, plein de Doliprane, bouquin et dodo et tant pis pour l'anglais, je dormirai pas demain soir. "Faut qu'on me foute sous cachets sinon je vais finir par me flinguer" Je réalise, ça fait très, très longtemps que je ne m'étais pas sentie aussi mal.
Ca me désespère. Ces quelques cinq jours. Mêmes rituels.
Réveil programmé une demi-heure avant, ce dernier réactivé toutes les neuf minutes précisément. Lever pénible. Café, mauvais café. On se regarde dans le miroir, on s'observe, parfois le maquillage a coulé, les yeux sont minuscules, les cheveux en bataille, on briserait bien le miroir d'un coup de poing rapide. Changement de pièce. Qu'est-ce que je vais bien porter aujourd'hui ? La jupe noire ? Le haut gris ? Le pantacourt, les collants et ballerines pailletées ? J'suis si fatiguée ... Baggy de mon homme, pantalon d'aladdin bleu ciel ou jean, robe et pull bien épais. Des couches, des sur-couches. Il en faut toujours plus. Je prendrai ma douche ce soir, anyway, je suis glacée, mes lèvres sont bleues et je me suis levée trop tard. Une écharpe bien chaude, un dernier coup d'oeil, je dévale les escaliers, je sens déjà l'air frais contre mes joues. Zut, j'ai oublié mes gants.
Métro. L'attrape-coeur. Mais pourquoi est-ce que j'ai les yeux qui me piquent ? Des visages défilent devant moi, visages inconnus, droits et sévères. Je calle ma tête contre la paroi. Je croise et recroise mes jambes, regarde mon portable pour la énième fois. Message désespéré. Allez, j'en lis un dernier pour me donner du courage. je regarde nos photos, je souris toute seule. Petit rayon de soleil éphémère. Je connais déjà cette ligne par coeur, elle passe trop vite le matin. Elle est si lente quelques heures plus tard... Je vois le nom de mon arrêt, en gras, blanc sur ce panneau bleu. Je soupire et je mets la tête dehors. Mais pourquoi est-ce qu'il fait si froid... Des centaines d'étudiants prennent le même chemin que moi, et je suis toute recroquevillée. Bonjour, bonjour. Je marche, je m'assois, j'attends. Je pense beaucoup trop. J'attends, j'attends, je marche, j'attends, je me perds, on se perd, je marche, j'attends. Je pense beaucoup trop à nouveau.
Puis il fait nuit, ça s'assombrie. Je sens la fatigue et le désarroi. Je vois flou et je n'arrive pas à tourner les pages. Holden Caulfield court plus vite que moi. Je voudrais partir dans l'ouest avec lui. Je répère les mêmes gestes et cette nausée revient. Ce jardin... Durant ces cinq jours, il fait gris jusqu'à me glacer le sang, le pétrifier, bête grouillante qui dévore tout sur son passage. Il ne fait pas si noir que ça... C'est juste que ça parait si long, sans fin et comme si l'on tournait en rond...
" Tu te rappelles quand on était petites et que Papa nous emmenait toujours manger des glaces ? Il fallait que tu goûtes à tous les parfums avant de pouvoir décider celui que tu voulais. Et quand t'avais décidé, tu réalisais que tu l'aimais pas alors tu te mettais à pleurer. Il fallait que papa t'amènes acheter un autre cornet. [...] Tu ne fais pas confiance à ton instinct.
- Peut-être que je ne suis pas construite de cette façon.
- Et alors ? C'est un talent. Apprends. Tu prends une décision et tu t'y tiens. Tu te rappelles ce que je prenais toujours ?
- Chocolat, amande, caramel.
- A chaque fois. J'avais découvert que j'aimais ça. Pourquoi chercher plus loin ? "