Les jours sont lents. La vie est lente Le ciel est gris est ma tête est brumeuse. Il y a un trop plein de vide dans l'atmosphère. L'air est lourd, les mots pèsent. Ralentissement brutale, système coordonné. Regarder la boucle tourner. Attendre. Solitude, solitude emportée par le vent, comme un ouragan. Solitude qui balaye tout sur son passage. Espace-temps limité, si limité qu'il se donne l'air d'un absent. Attendre quoi ?
Je savais qu'en faisant démarrer Jours Etranges, j'allais inéluctablement tomber sur la chanson. La chanson. Oui enfin elle n'a pas de nom. Pas de programmation. En fait, cette chanson n'existe même pas par elle-même. Mais au moment où elle débute, on sait que quoiqu'il arrive, n'importe où que l'on soit, avec n'importe qui, la mélancolie reviendra. Tôt ou tard il y a toujours cette chanson qui ravivera un souvenir, une émotion, une chanson, n'importe laquelle, qu'on ne devrait pas écouter dans un moment de pur bonheur. Alors on en vient à se demander si le bonheur est en surface, si le sourire ne cache pas autre chose. Plein de foutues questions inutiles et existentielles.
Mais je vais bien, hein. Mais oui je vais bien. Je suis chez lui, j'aime être avec lui, j'aime être ici avec lui. Et cette nostalgie qui revient toujours. Cette nostalgie de tout de rien, ces regrets, regrets de ne pas avoir su être heureuse alors que j'aurais pu, que j'aurais dû. Ces regrets d'avoir passé trop de temps à aimer et détester les mauvaises personnes, à vouloir vivre sa vie tellement vite et tellement fort que je n'ai finalement pas vécu. A vouloir aller trop loin, hein. A avoir perdu mon temps avec elle. A croire ses mots, juste m'y rattacher, comme dernier fil de ce nous. Foutaises. Jamais ça n'aurait dû aller si loin. Ca n'aurait dû ne rester que de la surface, au lieu qu'elle creuse et creuse encore.
J'arrive à la chanson, le retour. Celle-là, c'est pour s'achever. Bon, les fenêtres sont fermées, c'est déjà ça pour se retenir. Je vais pas ressortir mes sarcasmes, c'est mauvais signe. Je vais tout simplement revenir au début de l'album, surfer gentiment en me plaignant de cette connexion moisie et tout ira bien. Tout ira bien.
En ce moment je parle beaucoup d'une certaine personne. Une certaine fille. Que j'ai connue. Que j'ai fait plus que connaître. Peut-être que j'ai besoin d'en parler quelque part, vraiment. A la vue de gens même pas concernés, histoire de pouvoir lâcher enfin tout ce qui se passe dans ma tête. C'est presque indescriptible, cette souffrance. Cette sensation ressentie lorsque quelqu'un vous déçoit petit à petit, vous glace le sang rien qu'avec des mots, vous accuse de ses torts, vous empêche de vivre, lorsque cette personne n'est pas loin.
Elle et moi c'était plutôt étrange. On s'est rencontré il y a deux ans et demi, presque par hasard. Il y avait ce quelque chose d'étrange entre nous, comment si l'on était connecté. Pendant un an et demi j'ai cru qu'elle était parfaite. Non mais vraiment. Parfaite dans le sens où lorsqu'on parlait, je me sentais totalement comprise, j'avais l'impression de la comprendre, j'avais envie de l'aider, de l'écouter. Puis un jour j'ai ressenti sa haine. Sa capacité à dégager cette violence intérieure, à vous donner envie de vous enfoncer sous terre. J'ai compris son égoïsme et à quel point elle pouvait être agressive. Ca a duré un temps puis c'est passé. Après tout on se croyait heureuses. Même si j'avais des réticences.
Entre-temps j'ai appris le bonheur, et j'ai appris à lui cacher des choses. Un peu comme le membre d'une secte qui comprend la machination. Je savais éviter le conflit par un mot rassurant mais je croyais encore possible de pouvoir tout lui étaler, tout expliquer. Puis il y a eu l'été. Je l'ai vu différente. Je l'ai vu en confiance, avec moi. L'impression qu'elle pouvait tout faire, tout dire. Je n'avais jamais éprouvé ça. J'avais déjà souffert, bien sûr, souffert à cause de quelqu'un, mais pas de cette façon. Et jamais je n'avais rencontré quelqu'un qui savait aussi bien retourner la situation. Aussi bien manipuler la dispute. Aussi bien se faire passer pour une victime.
Et puis il y a ce jour, ce jour où elle m'a vu avec lui. Ce jour où j'ai su qu'elle voulait me mettre dans sa bulle. Ce jour où j'ai su qu'elle ne m'aimait pas, elle aimait juste cette image que je lui renvoyais. Cette impression de ne faire qu'une avec moi, cette envie de partager sa souffrance, de trouver quelqu'un comme elle. Je ne veux pas être comme elle. Après des jours de haine montante, ce jour-là elle m'a donné envie de la gifler. Rien que pour qu'elle se taise. Rien que pour qu'elle me laisse vivre.
Je ne sais pas exactement quand j'ai commencé à l'éviter. Quand j'ai su pour de bon qu'elle n'était plus celle que j'appelais ma moitié. Je lui ai menti oui, je lui ai dit que je l'aimais toujours, car je ne voulais plus l'affronter. Je ne veux même pas qualifier ça de lâcheté, car j'avais essayé oui, j'avais essayé. Je ne voulais plus des crises de nerfs et des menaces au suicide et des mots qui crèvent le coeur et des crises d'hystérie et tout ce mépris et cette violence. Oh que oui cette violence. Avec elle la violence verbale je l'ai connue.
Un jour ça a été le mot de trop. Il y a deux jours exactement. Ou plutôt trois. Il y a trois jours elle m'a fait sa dernière crise. Et je suis partie, avec la résolution que c'était fini. Je me suis mise en mode off, je n'ai plus rien dit. C'est lui qui lui a parlé, lui qui lui a avoué. Et elle qui n'a rien compris, comme d'habitude. Qui n'a pas voulu, qui m'a fait passé pour le monstre. Qui m'a accusé de sa névrose. Toujours plus, toujours.
J'ai enlevé les photos, j'ai effacé le numéro, arraché le collier. J'essaye de la rayer de ma vie et je vais y arriver. Qu'elle se taise et qu'elle s'en aille, c'est tout ce que je lui demande aujourd'hui. Je n'ai qu'un seul regret, m'être laissée marcher sur les pieds la première fois. Peut-être que ça aurait été plus simple, peut-être qu'on serait resté deux. Ce n'est pas que je la regrette. Que je regrette ce nous, pas du tout. Je ne me souviens même plus des bons moments, de ce que j'ai aimé en elle, je ne vois plus qu'une illusion. Mais ça me torture encore et je voudrais oublier. Je voudrais l'effacer. Que jamais elle n'ait voulu former ce tout avec moi. Ca fait sans doute grandir une telle expérience, mais je préférerais largement ne pouvoir que stagner. J'espère que je pourrais, j'espère vraiment.
Je me souviens des quelques mots de mon seul cours de philosophie d'hypokhâgne. Le commencement. C'était le thème de l'année. Comment articulier une année entière sur le commencement ? C'est ce que je me suis demandée. Perplexe, je notais en silence. Et il lisait ce texte de Foucault, ce discours si bien composé. Commencer. Comment commencer, interrogation illustrée. "En ce moment, vous commencez quelque chose de nouveau. Ou vous recommencez, on ne le sait pas encore." Ce n'est que plus tard que j'ai commencé à regretter les cours de ce prof que je n'avais fait qu'apercevoir, ce sombre vendredi où je n'avais qu'une envie, c'était entendre la sonnerie de seize heures pour m'échapper de cet endroit. Alors, j'ai commencé à m'interroger. A m'interroger sérieusement. Mais comment ne pas parler du commencement ? Comment ignorer qu'on ne fait que perpétuellement recommencer. Là ça m'a rappelé à quel point j'aimais la philosophie. Et j'ai continué à me demander. C'est ainsi que j'inaugure ce blog :)