Le soleil brillait depuis le matin, au-dessus du palais du Roi Lynx. Les nobles s’attardaient dans les jardins royaux, profitant de l’ombre des arbres et de la fraîcheur de l’herbe, pour s’apaiser et discuter tranquillement entre eux. Tout était paisible, l’air respirait la bonne humeur. Un étranger perdu dans les méandres des jardins n’aurait pu se douter un seul instant que l’avenir de tout un pays était en jeu, et qu’une guerre sans merci s’engageait depuis déjà plusieurs semaines.
Quelques adolescents bousculaient les adultes, en riant, brandissant des armes somptueusement décorées, qui ne semblaient inquiéter personne. Ils se poursuivirent ainsi pendant dix minutes, puis s’arrêtèrent, essoufflés. Le groupe était composé de trois filles et de deux garçons, chacun ayant un signe qui le distinguait bien des autres, mais leur élégance et leur regard farouche étaient les mêmes. Ils s’assirent dans l’herbe, posèrent leur tête sur les racines du plus bel arbre de tout le jardin, et fermèrent les yeux. A l’abri du magnifique palmier queue-de-renard, ils se sentaient tous bien loin du temps où ils croiseraient le fer. Pourtant, ils étaient entraînés depuis leur plus jeune âge, à manier toute sorte d’arme, à utiliser la magie de la nature, à distinguer poison et remède forestiers, à se dissimuler en moins d’un regard. Et ils savaient. Ils savaient qu’il ne servait à rien de se voiler la face : le pire était à venir, la véritable guerre allait commencer, et ils seraient de la partie.
Nuit et jour ils s’entraînaient ensemble pour s’améliorer encore et encore au maniement des armes. Il leur arrivait régulièrement d’échanger d’épées ou de lances entre eux, pour varier le poids, les figures, les parades. Ils ne devaient jamais être pris au dépourvu, pouvoir sortir de n’importe quelle situation qu’ils pourraient rencontrer, aussi étranges les unes que les autres.
Ils étaient de ceux que la guerre n’effraie plus.
Leur principal soucis étant d’être séparés : que leur redoutable et célèbre groupe ne se retrouve pas au même endroit, au même moment était inconcevable. Ils étaient tous complémentaires, et les années qu’ils avaient passé ensemble leur avaient appris à se comprendre sans pour autant souffler mot. Une telle amitié était rare en ce pays. Plusieurs heures passèrent, sans qu’aucun des cinq ne bouge, ni ne parle.
Arriva le moment où les cloches du palais retentirent, signalant aux visiteurs du château qu’il était l’heure de se retirer. Le repas du soir allait être servi sous peu : tous se devaient d’être resplendissants pour le plaisir du Roi.
Les adolescents se levèrent, l’air serein. Ils se dirigèrent tous vers une petite maison de pierre blanche. Ils entrèrent, et quelques minutes plus tard, ressortirent tous. Plus élégants les uns que les autres, dans leurs drapés aux couleurs chaudes. Des colliers en cascade ornaient leur front, leur cou, leurs bras. Mais les armes n’avaient pas disparues : elles étaient toutes dans leur fourreau, ceinturé ou dans le dos des jeunes gens.
Après avoir traversé à nouveaux les jardins, puis emprunté de longs chemins dorés menant à l’entrée sud du palais, ils entrèrent dans un hall où tout symbolisait l’envie de vivre, le confort, sans pour autant tomber dans la décadence baroque. Plusieurs couloirs et salles s’enchaînèrent, et ils parvinrent à la salle du repas. Il s’agissait en fait d’une immense pièce dont le plafond n’était que du verre qui laissait filtrer la lumière déclinante du jour. Six tables de dizaines de mètres de long étaient éparses, le sol décoré de tapis rouges et oranges, de nombreuses plantes s’élevant vers le plafond irréel, les murs plein de tentures de couleurs chaudes. Des centaines de personnes attendaient derrière les bancs l’ordre de s’asseoir. Le Roi arriva enfin, et avança jusqu’au milieu de la pièce où trônait une petite estrade. Il monta dessus, et regarda tous ses invités d’un air grave, mais décidé.
- Mesdames, et Messieurs, je vous apporte une bien triste nouvelle. Irrémédiable, toutefois. Le Roi du Pays l’Est, Sassih le Bouc, a officiellement déclaré notre pays en guerre contre le sien. Tout commence maintenant.